Terres foulées – Thierry Dumanoir
    Terres foulées – Thierry Dumanoir

    Le sourire du cheval

    Jacques Borgetto dit tout tout de suite comme pour se dédouaner d’une distance qu’il ne sait abolir, distance qui, si elle semble le déconcerter, n’en est pas moins le moyen pour lui de se perdre, de se chercher et de se trouver. C’est ainsi que la représentation de ces scènes qui souvent se mettent comme automatiquement en place et dans lesquelles il déploie son théâtre intérieur, le surprend lui-même, il s’en excuserait presque. Là est l’énigme à décrypter, car cette simplicité apparente, cette évidence dans la disposition des éléments, sont le résultat d’une mise en abîme dans laquelle il se découvre très progressivement lui-même. Sa souveraineté d’artiste se joue dans un e et retour lorsque, de son regard, il a épuisé l’attention que requiert sa bonté naturelle pour s’oublier dans la prise de vue. Il se prend « à prendre » tout en essayant de « se déprendre » de ce qui est saisi. Tel est pris par-devers lui celui qui tente de s’arracher à une emprise. Le dressage de la pulsion scopique est une cavalcade à risque.

    Le spectateur ne peut que ressentir cette ambiguïté que l’artiste traduit lorsqu’il est conduit à « capturer » une représentation. Chez un pervers polymorphe ordinaire, « voler » l’état inédit d’une figure peut même apporter beaucoup de jouissance, chez Jacques Borgetto cette situation provoque un conflit intérieur. Il dit souvent qu’il voit bien les photographies qu’il n’a pas pu faire pour ne pas avoir su se décider à temps. Pour lui, l’image produite est alors le fruit de la résolution de ce conflit intime et c’est ce qui constitue justement le fondement de son éthique.

    Il est vrai que le grand mystère de la photographie se joue dans un geste : appuyer sur le bouton d’un appareil pour provoquer le déclic. Le déclic obéit, par la pression du doigt, à une opération mécanique qui, pour celui qui advient au grand art, est défaite par la production d’une figure tierce, un ailleurs de ce qui est visé. La photographie n’est pas le résultat de la visée et l’image n’est pas ordonnée à la duplication de l’objet atteint. La visée n’est pas la vision. Ici la vision est la résultante de l’interaction entre celui qui fait l’image et celui qui la regarde. C’est pour cela que la création existe au prix d’une rencontre avec une herméneutique qui en déploie les termes, élaborant ainsi les conditions de sa lecture. L’exercice porte ici sur l’hippisme mansonien. Milieu fermé et concentré sur l’objectif de la course mais aussi avec l’ancrage mythologique d’une représentation du cheval plus considéré comme un somptueux « véhicule » que comme celui qui guide le véhiculé. Univocité et myopie sont donc au centre d’une tension qui manifeste une vision de la beauté et de la vitesse à travers l’image d’un cheval dont l’emblème est l’esthétique du corps. Cet exercice fut rude.

    Borgetto pour appréhender le dédale mansonien a été confronté à l’épreuve d’une limitation de l’accès aux installations hippiques, limitation qui a eu un double e et, celui d’éprouver l’emprise carcérale du milieu et, bien heureusement, celui de redoubler la ferveur de son désir de donner à comprendre ce microcosme. Mais qu’en est-il de la rencontre elle même entre le photographe et son sujet ? La présence sonore, qui habite ces espaces est inséparable de leur représentation visuelle avec ces effets de proximité et de distance qui dessinent le relief d’un paysage qui s’anime, bruits de galop qui s’éloignent, hennissements qui se rapprochent. Cette présence sonore est intériorisée au point que l’embrayage du regard peut déclencher une bande-son virtuelle. Certaines images sont parfaitement audibles. De la surface en noir et blanc surgissent de l’ombre de la forêt les rayons de l’aurore, irrésistible manifestation d’une lumière aux effets luminescents – comme une lumière arrachée aux ténèbres –, métaphore infinie dans les correspondances qu’elle suggère. Figure de tous les temps, de la course du soleil à celle du cheval ailé. De l’aube au plein soleil de midi se joue le mouvement d’une renaissance qui génère cette puissance imageante, « le diaphane » comme l’a nommé, le premier, Aristote, puissance imageante qui au-delà de ce qui est visé et montré dit ce qu’il en est du « cheval de l’intérieur » de Jacques Borgetto sans doute ce qu’il laisse entrevoir de l’e roi provoqué par le sourire du cheval ou ce qu’il laisse supposer de cette vision tendre de la vie quotidienne, nous y reviendrons.

    La tension et la détente autour desquelles s’organise la vie du cheval selon le moment de la journée, journées qui se répètent à l’identique – entraînement, défoulement, repas et course – sont dans tous les cas l’occasion d’une danse de ces corps chevalins. Dans son théâtre intérieur, le photographe chorégraphie le mouvement de ces chevaux : comme pour la danse elle-même, du menuet à la valse, il y a, selon les moments, comme la pluralité du vocabulaire de ces danses, celle de l’entraînement, celle de la promenade, celle du défoulement, celle de la vie à l’écurie… C’est finalement dans les images de défoulement que se lit la concentration qui a été la leur, le plaisir qu’ils éprouvent après l’entraînement à renouer avec des éléments premiers en se roulant sur la terre et la joie qu’ils manifestent à la personne qui les accompagne par des démonstrations qui n’en finissent plus : contraste entre cette empathie ludique que partagent les animaux et à laquelle ils nous associent et la rigueur à laquelle est astreint un cheval de course. Jacques Borgetto a été particulièrement attentif au rôle des femmes, ce qu’elles apportent, palefrenières ou jockeys, à ces chevaux élevés sous pression et renvoyés à la solitude que connaissent les futurs champions.

    Cette tendresse discrète qui accompagne l’ordinaire des travaux et des jours et qui leur donne la possibilité de trouver les ressources nécessaires pour, par la suite, gagner sur le tapis vert du champ de course. Pour reprendre une considération d’ordre plus général, ne serait-il pas temps d’appréhender les animaux à la hauteur d’une pensée que nous avons pour l’instant ressentie comme exclusivement réservée à l’être humain. En attendant une telle reconnaissance, rappelons que le cheval est un vieux compagnon que nous souhaitons ici honorer au moins par l’image. Et d’abord celle du « sourire du cheval », l’une des quarante photographies présentées dans le cadre de l’exposition « Terres foulées », à laquelle nous pouvons accorder une fonction paradigmatique. Elle condense en e et la multiplicité et la complexité des rapports sous-tendus par cette résidence dans le milieu de l’hippisme mansonien. Pour celui qui découvre cette photographie, le sourire du cheval est une figuration monstrueuse au sens premier du terme, telle une Gorgone, cette gueule frontale, humide, ouverte et tordue. Mais un sourire, même un sourire de cheval, a un destinataire et témoigne d’une satisfaction éprouvée dans un moment de détente. L’avènement du sourire suppose qu’un soin ait été apporté à l’animal, soin qui résulte autant de la manifestation d’une tendresse que du souci de veiller à le nourrir et à le soigner. N’oublions pas que nous avons à faire à des athlètes de haut niveau et que l’entraînement intensif provoque quelquefois des désordres qu’il convient de réparer. Accepter ce sourire, rentrer dans son invitation pour y répondre, suppose de déconstruire une répulsion première – qui peut être par ailleurs fascinante – au profit, de la part du cheval, d’une adresse qui est faite d’un témoignage d’action et d’un appel à prolonger un rapport empreint de rêverie.

    Thierry Dumanoir