Si près du ciel, le Tibet – Magali Jauffret
    Si près du ciel, le Tibet – Magali Jauffret

    JACQUES BORGETTO AU PAYS DE L’AU-DELÀ

    « Le monde a de la chair, enfin du souffle, un bestiaire et des cris. À la fois plus de sang et de sens, une complicité matérielle qui allie l’air et l’éther, l’eau, la terre, le feu. Alors, le ciel libère l’autre couleur du voyage, comme si le silence, l’absence, l’altitude entraient dans le champ de la vision » André Velter (*)

    Voilà des années que Jacques Borgetto, familier des grandes métropoles et de l’Amérique latine, où une partie de sa famille, piémontaise, a émigré, se dépayse en se fixant pour destination le Tibet. Six fois en dix ans, il a rallié ce pays du bout du monde, difficile à pénétrer, soumis aux autorisations, aux pistes balisées, aux interdits. Six fois il a rejoint des Tibétains colonisés, asservis, submergés par la masse de Chinois occupant leur territoire, comme par les touristes que leur quête d’exotisme entraîne toujours plus loin.

    La détresse des nomades, de plus en plus sédentarisés, la modernité envahissante le préoccupent. Comme les menaces pesant sur les montagnes sacrées, convoitées pour leurs matières premières.

    Mais ce qui est frappant, chez ce grand voyageur, c’est qu’il s’autorise à partir avec ardeur, détermination, mais sans volonté de témoigner, de dénoncer, d’adopter la démarche du photojournaliste. Serait-il à Lhassa un jour où ça barde, où un bonze décide de s’immoler, qu’il lâcherait son boîtier, plus prompt à agir, à porter secours qu’à faire un scoop. Je sais. Je le lui ai demandé.

    Pourtant, il est aux aguets. Alors, que guette-t-il dans ses images qui documentent les « funérailles célestes » des cadavres livrés aux vautours ? Réponse : Du ciel, de l’horizon, de l’Himalaya, de la cime neigeuse, de la crête rocheuse, de la piste cabrée, de la steppe, de l’âpre, du morne, du stérile, du vide, de la nature presque pas domestiquée, l’idée du sauvage, de l’originel, du primitif !

    Le Tibet, il le voit avant tout en noir et blanc, la couleur de la fiction. Comme pour les autres pays, les autres séries, la bichromie s’impose dès la première prise de vue. Pour lui « tout s’ordonne à ce moment-là, comme dans une partition musicale ». Au Japon, récemment, la couleur est allée de soi, le format carré du polaroïd est arrivé. Au Tibet, où le ciel dévore tout, cette transposition débouche sur une gamme infinie de grains, de gris. Très exceptionnellement, passe, fugace, une tâche de couleur vive, mais alors douce, très douce.

    À chaque séjour, le photographe endure la gerçure du vent, l’ivresse de l’altitude, la proximité de la mort, la spiritualité des pèlerins. Cette expérience complexe le change. Ses images, qui convoquent Ansel Adams, transmettent la vision de l’homme qui a éprouvé cet état, vécu cette traversée.

    Là-bas, son regard, en éveil, ne scrute pas que le paysage. Prêt à accueillir l’imprévu, notamment la rencontre avec l’autre, il se révèle aussi perçant que bienveillant. Une grande douceur se dégage de ce photographe qui va simplement au-devant des gens, lesquels, du coup, lui donnent tout : les jeunes mennonites argentines composent un tableau sans qu’il ait eu besoin de leur suggérer la pose, la geisha tokyoïte lui offre son regard, elle qui ne sait que baisser les yeux.

    Car le Tibet de Jacques Borgetto n’est pas que Cosa Mentale. Il est aussi humain. Certaines de ses images, apaisées, narrent des rencontres fortuites : un vieil homme avec enfant surgit de nulle part. Tout y est, déjà construit par l’œil aguerri du photographe, comme dans les portraits directs de Walker Evans : le décor, la lumière rasante, la frontalité des regards. Rien n’est plus sobre, dépouillé, naturel que l’image de ce grand-père cow-boy cheminant avec sa descendance.

    Sur le toit du monde, on ne ressent pas les hautes tensions des plaines du Far West américain. Ici, le vent soulève la neige, les vautours tournoient, les pèlerins brûlent du genièvre pour les esprits. Le regard d’un enfant moine passe, saisi par la grâce. Sous la yourte, de la vapeur s’échappe d’une bouilloire, mais le contraste est frappant entre cette sérénité et le cadrage radical de l’image voulue par le photographe, qui escamote la tête de la femme berçant son bébé.

    Cette violence contraste aussi avec, plus loin, la douceur, la beauté, la féminité qui s’attachent au portrait, plein de profondeur, d’un jeune moine, avec fossette souriante et tenue d’apparat, capté dans un décor théâtral, plein de colonnes romaines. Tout autour, les moinillons jaillissent tels des moineaux et l’on pense aux images cultes, signées Mario Giacomelli, des séminaristes se jetant des boules de neige.

    Mais déjà, démesurée, la nature revient à la charge. Où que l’on regarde, on est plus près du ciel que de la terre. Toute perception est spatiale, comme si l’on avait basculé dans une autre dimension. Le temps, hissé à hauteur de méditation, de contemplation, semble dilaté. Une forte sensation de densité amène l’idée de l’immuable, du hiératique. L’épure visuelle installée par Jacques Borgetto fait réfléchir : une fois le pied ici posé, où en est-on vis-à-vis du mythe, construit par l’Occident, d’un Tibet objet de fascination, de fantasme, pour sa très singulière spiritualité, entrée en opposition avec les préoccupations fébriles du monde moderne ?

    La pionnière Alexandra David-Neel avouait se sentir « ensorcelée ». Victor Segalen dénonçait, dans les mots des autres, un fatras de folklore, de chromos, de conventions esthétiques. À chacun son Tibet, à la fois attirant et effrayant, caché dans les replis de son propre voyage intime, de sa propre quête philosophique.

    Car le pays mystérieux devient un horizon intérieur dès lors que l’on cherche à élever son esprit. Quant au photographe, lui, en plus de chercher sa vision de l’au-delà, il semble y trouver, et nulle part ailleurs, de quoi donner, à l’âme, une visibilité…

    * In « Le Haut pays », suivi de « La traversée du Tsangpor », NRF, 2007.