L’île Norvège – Erin Lawlor
    L’île Norvège – Erin Lawlor

    « Il faut qu’une cause sentimentale… devienne une cause formelle pour que l’oeuvre ait la variété du verbe, la vie changeante de la lumière » – Bachelard, L’eau et les rêves

    En 2010, Jacques Borgetto nous livrait L’Autre Versant du Monde, recueil de son voyage en Argentine et au Chili sur les traces de sa famille émigrée. Depuis lors, il n’a eu de cesse de promener son oeil ailleurs, du Tibet au Mali, ou plus près de chez nous, au centre hippique de Maisons-Laffitte par exemple, où il a effectué une résidence en mai dernier.

    L’ailleurs, au final, n’est pas géographique, mais bien dans le regard du photographe.

    Car l’image est un écran, Jacques Borgetto l’a très bien compris, où il faut parfois cacher afin de mieux faire voir. Ainsi joue-t-il de la densité propre à la matière argentique pour nous livrer de riches abstractions: ses noirs charbonneux peuvent sembler à première vue presque broyer la perspective dans un all-over pictural où le jeu de signes graphiques n’est parfois pas sans évoquer Hantaï ou Michaux. Un pointillisme qui abrite pourtant les clés d’une lecture autre, le jeu d’une savante construction graphique à peine en amont. L’oeil, arrêté, se voit contraint de reprendre sa course au ralenti, de se livrer à un déchiffrement qui ne rend que plus attentif, plus conscient. C’est une lenteur voulue, considérée: l’instantané de la prise de vue se fait gage de tout ce qui la précède: au télescopage géographique s’ajoute celui du temps. L’immensité ne s’y révèle que plus immense, le regard plus humain, le sol plus tangible.

    Une étonnante multiplicité de lectures donc, qui s’impose autant par le sujet que dans la forme: si l’élément du sublime existe, l’humain, pour ne pas dire le social, existe aussi; de même, si le photographe emprunte parfois des astuces au langage pictural classique, le motif-repoussoir se révèle, sur une inspection plus attentive, être celui-là même qui trahit toute notion de classicisme. Une oeuvre instruite, nourrie, voire référencée – on pense inévitablement au chemins parcourus par Robert Frank – mais qui ne saurait se réduire à une quelconque classification de genre.

    Car si l’oeil, à force, finit par s’approprier espace, sujet, et jusqu’au temps, les photographies de Jacques Borgetto, quels que  soient leur localité géographique et les indices qui y font référence, gardent quelque chose de l’abstrait, dans ce sens qu’elles viennent surtout résumer une expérience personnelle. Cette expérience, c’est celle de l’horizon que l’on n’atteint jamais. C’est là que l’oeil de Jacques Borgetto se promène, sur ces « chants de piste » qui appellent à l’existence, au-delà du paysage, la terre elle-même.

    Erin Lawlor